Isabelle Quentin

Usages, numérique, éducation, réseaux d'enseignants, MOOC

Les réseaux d’enseignants : des lieux de production de biens informationnels

Depuis une dizaine d’années, des enseignants créent et animent, en dehors des stricts circuits institutionnels, des réseaux professionnels en s’appuyant sur les technologies du Web participatif. Ces réseaux ont différents objectifs que l’on peut résumer ainsi :

Bien entendu, ces objectifs ne sont pas exclusifs les uns par rapport aux autres. Un même réseau peut poursuivre plusieurs objectifs différents.

Certains réseaux d’enseignants connaissent aujourd’hui un véritable succès notamment en terme d’audience. Cette forte audience nous laisse penser que certains réseaux d’enseignants pourraient avoir une influence sur la didactique des disciplines. En effet, leurs membres sont à même de concevoir, mutualiser et distribuer des contenus pédagogiques sur une grande échelle. Le nombre important d’interactions publiées sur les sites de ces réseaux pourrait également favoriser la construction d’une identité professionnelle partagée par leurs membres. Cet article a pour objectif de présenter le fonctionnement des réseaux d’enseignants au travers de l’analyse des caractéristiques des ressources numériques (biens informationnels) que leurs membres produisent et diffusent.

L’attention v/s quête de reconnaissance

Dans un contexte d’abondance de contenus informationnels, le temps de cerveau disponible (Ertzscheid, 2011) devient une ressource rare qu’il faut savoir capter. Les enseignants disposent d’un nombre très importants d’informations professionnelles. Ces informations sont publiées en des lieux différents qui peuvent parfois se concurrencer. Prenons l’exemple de l’économie gestion, les enseignants de cette discipline peuvent trouver des ressources professionnelles sur une dizaine de listes de discussion institutionnelles (des listes académiques venant d’ailleurs d’être créées en parallèle des listes nationales déjà existantes), un réseau national de ressources (le CERTA),  des sites académiques, une association disciplinaire (l’APCEG), des réseaux professionnels autonomes (l’association Lemanege, le site STG CFE, les sites de mutualisation hébergés sur la plateforme Affinitiz) et différents blogs personnels tenus par des enseignants.

L’enjeu pour toutes ces structures est de réussir à capter l’attention d’enseignants de plus en plus sollicités.  L’attention est un bien immatériel rival (puisqu’une attention est captée ou perdue) et limité : limité par le temps disponible du spectateur, très vite saturé, mais limité aussi par sa capacité à traiter les informations (Salaün, 2006). Pour parvenir à capter l’attention des enseignants, les réseaux doivent être reconnus par ceux-ci comme délivrant une information pertinente, utile et facile à consommer, c’est-à-dire obtenir la confiance des utilisateurs potentiels. La confiance dans ce cas n’est plus seulement un sentiment individuel ou subjectif, c’est un processus élaboré socialement qui permet de réduire la complexité du traitement de la masse informationnelle (Simonnot, 2007).  Pour M.H. Goldhaber (cité par Kessous & al, 2010), la quête de la reconnaissance et de l’attention d’autrui est une incitation puissante à agir en société. Ainsi, le nourrisson répond par un sourire au sourire qu’on lui tend, capter l’attention de ses parents étant une condition de sa survie. De même, le conférencier ou la star cherchent avant tout la rétribution symbolique que leur apporte une audience attentive. L’impact des écrits de M.H. Goldhaber est lié au fait qu’il a mis l’accent sur l’un des ressorts essentiels du web social qui émerge dans les années 2000 : sur les blogs et sur les plateformes de partage de photos ou de vidéos, la quête d’audience, de commentaires et, plus généralement, de reconnaissance est un ressort fondamental de la participation (Beuscart et Couronné, 2009 ; Wu et Huberman, 2008.

Altruisme v/s comportement opportuniste

 Les biens informationnels publiés sur les réseaux d’enseignants sont a priori directement utiles au concepteur lui-même. Par exemple, lorsqu’un enseignant dépose un cours, il l’a avant tout conçu pour l’utiliser lui-même avec ses propres élèves. Les réseaux professionnels d’enseignants ne reposent pas dans leur fonctionnement sur l’altruisme de leurs membres. Le fait de partager une ressource avec d’autres enseignants ne prive le concepteur de la ressource en aucune façon. La publication de ressources sur un réseau peut en ce sens s’assimiler à une contribution égoïste à un patrimoine commun (Gensollen, 2004). Pour développer ce patrimoine commun, les réseaux professionnels s’appuient sur un biais coopératif de la part de leurs membres. Un membre coopère dans le réseau dans la mesure où il adopte une stratégie qui n’est avantageuse pour lui que si les autres suivent également la même stratégie. Si chacun accepte de publier une ressource ou de partager une connaissance, le patrimoine commun s’étoffe et c’est l’ensemble du réseau qui est gagnant.

Si certains acteurs sont opportunistes et choisissent d’adopter une stratégie non coopérative, ils pourront tout de même bénéficier du patrimoine créé par le groupe sans avoir participer. Cependant, les biens informationnels publiés sur les réseaux d’enseignants ne sont pas détruits lors de leur consommation.  Les comportements opportunistes ne sont pas directement dommageables au réseau.

Bibliographie

Beuscart, J.S., Couronné, T., 2009. La distribution de la notoriété artistique en ligne : une analyse quantitative de MySpace Music. Terrains & travaux 1 (15), 147–170.

Broudoux, E. (2007). Construction de l’autorité informationnelle sur le web. In : R. Skare, N. W. Lund et A. Vårheim. A Document (Re)turn: Contributions from a Research Field in Transition. Frankfurt : Peter Lang, 2007

Ertzscheid, O. (2011). Méthodes, techniques et outils. Qu’y aura-t-il demain sous nos moteurs ?. in Documentaliste, sciences de l’information. Vol. 48, n°3, Octobre 2011, pp. 10-11.

Gensollen M. (2004). Économie non rivale et communautés d’information. Réseaux, 2004/2 no 124, p. 141-206. DOI : 10.3917/res.124.0141 http://www.cairn.info/revue-reseaux-2004-2-page-141.htm

Kessous, E. Mellet, K. Zouinar, M. (2010). L’économie de l’attention : entre protection des ressources cognitives et extraction de la valeur.Sociologie du travail 52 (2010) 359–373

Salaün, JM. (2006). Les 3 dimensions de l’économie du document. Pédauque R. T. Le Document à la lumière du numérique, C & F éditions, 2006.  http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00000511/fr

Simonnot, B. (2007). Évaluer l’information. Documentaliste-Sciences de l’Information, 2007/3 Vol. 44, p. 210-216. DOI : 10.3917/docsi.443.0210

Wu, F., Huberman, B., 2008. Popularity, novelty and attention. In: Proceedings of the Ninth ACM Conference on Electronic Commerce EC’08, Chicago, Il, pp. 240–245.

Illustrations de Théo Quentin

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Cette entrée a été publiée le 13 janvier 2012 par dans Articles, et est taguée , .

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