Isabelle Quentin

Usages, numérique, éducation, réseaux d'enseignants, MOOC

La place des utilisateurs dans les innovations

Pour Cardon (2003) la transformation de la notion d’usage est née de la volonté de sortir de la focalisation sur l’utilisation. Alors que celle-ci fait écho à la dimension fonctionnelle des outils conçus par les ingénieurs, la notion d’usage élargit la relation des personnes aux technologies en portant attention à la manière dont elles les investissent, les pratiquent, y projettent des besoins, des envies, des imaginaires et des références culturelles.

Von Hippel (2006) a ainsi rendu fameux l’exemple de la planche à voile. Cette industrie a été révolutionnée par une innovation introduite en 1978 à Hawaii par un groupe de jeunes surfeurs adeptes des sauts de vagues. Celui-ci avait bricolé des cales pour les pieds dans le but de faciliter les sauts acrobatiques. Cette petite adaptation technique, nécessitant quelques lanières et un pot de colle, a rendu beaucoup plus accessibles des figures acrobatiques complexes, jusqu’alors réservées à une élite de windsurfers. Les industriels se sont rapidement saisis de cette innovation. Ils n’ont cependant pu y accéder qu’en observant, sur les plages et dans les petits ateliers, les multiples bricolages que les surfeurs s’échangeaient avec passion.

Ainsi, les innovations ascendantes ne sont pas nées avec les Technologies de l’Information et de la Communication. Malgré tout, il est possible d’observer un nombre important d’innovations dans le secteur économique des Biens et Services Informationnels (Wi-Fi, P2P, Blogs…) réalisées au terme d’un processus coopératif initié par des usagers. Cette dynamique “horizontale”, appelée également “innovation ascendante” (Cardon & Aguiton, 2005) est devenue une caractéristique essentielle du développement des usages et du marché de l’Internet. Dans les processus d’innovations ascendantes, il est possible de distinguer trois cercles d’acteurs différents : le noyau des innovateurs, le cercle des réformateurs et la nébuleuse des contributeurs.

Aguiton et Cardon soulignent que :

  • Le noyau restreint des innovateurs : correspond à un petit groupe de personnes à l’origine du projet. Les membres de ce groupe s’attribuent, parce qu’ils sont fondateurs, des droits quant à la sélection des nouveaux contributeurs et à la façon dont l’innovation peut être partagée.
  • Le cercle des réformateurs : Il s’agit d’un deuxième cercle composé d’acteurs investis, qui interviennent sur le projet technique pour le renforcer et l’améliorer, notamment lorsque jouent des effets d’échelle nécessitant de franchir une étape pour en assurer la pérennité.
  • Le cercle des contributeurs : La fonction d’utilité des innovations ascendantes reste très largement inconnue des initiateurs. Elle n’apparaît que progressivement avec l’élargissement des contributions, qui font, elles-mêmes évoluer le projet. Ce cercle a donc un rôle primordial dans l’apparition et la diffusion des innovations ascendantes.

Les innovations ascendantes ne peuvent donc se développer que dans la mesure où elles sont reprises par un collectif. Les inventions des innovateurs sont améliorées par les retours d’usage des réformateurs et des contributeurs. Dès 1998, Akrich quatre formes possibles d’interventions des usagers sur des dispositifs déjà constitués.

  • Le déplacement : il consiste en une modification des usages initialement imaginés par les concepteurs d’un dispositif. l’utilisateur explore d’autres possibilités que celles strictement prévues. L’exemple donné par Akrich est celui du sèche-cheveux. Une rapide enquête produit des résultats édifiants sur la polyvalence de cet objet qui, en dehors de ce que sa dénomination même supposé, peut être employé pour sécher une plaie en cours de cicatrisation, soulager un torticolis, accélérer le séchage d’un vernis ou d’une colle, et même pour attiser des braises, laquelle utilisation pouvant être suivie d’un passage au réfrigérateur pour éviter que l’excès de chaleur ne détériore le sèche-cheveux.
  • L’adaptation : On parle d’adaptation lorsqu’il s’agit d’introduire quelques modifications dans le dispositif qui permettent de l’ajuster aux caractéristiques de l’utilisateur ou de son environnement sans pour autant toucher à sa fonction première. L’adaptation est utile principalement afin d’améliorer l’ergonomie des dispositifs (allongement du manche de certains outils). Elle permet aussi aux utilisateurs de faire valoir leurs préférences culturelles ou sociales.
  • L’extension : On parle d’extension lorsqu’un dispositif est à peu près conservé dans sa forme et ses usages de départ mais qu’on lui adjoint un ou plusieurs éléments qui permettent d’enrichir la liste de ses fonctions. A titre d’exemple, nous pouvons citer l’habitude prises par certains parents de suspendre les sacs en plastique de leurs courses aux poignées des poussettes de leurs enfants. Cette habitude a été remarquée par certains fabricants de poussettes ce qui les à conduit à proposer poussettes avec des filets intégrés.
  • Le détournement : un dispositif est détourné lorsqu’un utilisateur s’en sert pour un propos qui n’a rien à voir avec le scénario prévu au départ par le concepteur. Il y a plusieurs formes de détournement : la récupération d’objets usagés s’effectue souvent par le détournement ; de ce point de vue, l’ingéniosité des personnes dans le dénuement est sans limites. A la frontière de la récupération, l’on trouve aussi toutes les pratiques qui visent à s’appuyer sur des matières ou produits bon marché pour étendre les champs d’activité des enfants : lorsque les institutrices leur proposent de faire des colliers avec des trombones ou des tableaux en relief à l’aide de pâtes alimentaires, elles leur font faire l’apprentissage d’une récupération possible

Références

Akrich, M. (1998). Les utilisateurs, acteurs de l’innovation. In Revue Education Permanente, n° 134, 1998, P.79-89.

Cardon, D. (2003). La trajectoire des innovations ascendantes : inventivité, coproduction et collectifs sur Internet. Travail de synthèse menée par le groupe de recherche « les innovations ascendantes ». Actes du colloque IUR, Montpellier, 17 et 18 janvier 2006.

Cardon, D & Aguitton, C (2005). E.innovations ascendantes. Fondation Internet Nouvelle Génération. http://www.fing.org/jsp/fiche_actualite.jsp?STNAV=&RUBNAV=&CODE=1120555487860&LANGUE=0&RH=UP2005. Consulté le 8 janvier 2009.

Von Hippel, E (2006). Democratizing innovation.The MIT Press, cambridge.

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Cette entrée a été publiée le 23 mars 2012 par dans Articles, et est taguée , .
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