Isabelle Quentin

Usages, numérique, éducation, réseaux d'enseignants, MOOC

Identifier les utilisations d’implicatures pour mieux comprendre un dialogue en ligne

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Pour Grice (1975), les discussions sont organisées autour de maximes que les locuteurs respectent en s’attendant à ce que leurs interlocuteurs fassent de même. Les maximes, au nombre de neuf chez Grice, se regroupent en quatre catégories universelles empruntées à Kant. Moeschler (2001) propose une synthèse des maximes conversationnelles :

  1. Deux maximes de quantité (Q1 : donnez autant d’information qu’il est requis, Q2 : ne donnez pas plus d’information qu’il n’est requis) ;
  2. Une maxime de qualité (que votre contribution soit véridique) déclinée en deux sous-maximes (q1 : n’affirmez pas ce que vous croyez faux, q2 : n’affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuves) ;
  3. Une maxime de relation ou de pertinence (R1 : parlez à propos) ;
  4. Et une maxime de manière (soyez clair), spécifiée en quatre sous-maximes (M1 : évitez les obscurités, M2 : évitez les ambiguïtés, M3 : soyez bref, M4 : soyez ordonné).

Lorsqu’un locuteur décide d’enfreindre l’une de ces maximes, il utilise ce que Grice nomme une implicature.

Repérer les implicatures conversationnelles dans un dialogue permet de mettre en évidence les actes de langages indirects des locuteurs et par conséquent certains éléments non-dits. Voici pour exemple un extrait de dialogue publié sur le site d’un réseau d’échanges entre enseignants. Sur ce réseau, lorsque qu’une ressource est publiée, son statut initial est toujours celui d’ébauche. Chaque utilisateur a la possibilité d’utiliser le vote pour signifier ce qu’il pense de la ressource. Lorsque que deux utilisateurs ont voté positivement, la ressource peut alors obtenir le statut de ressource publiée. Dans l’exemple qui suit, les locuteurs échangent entre-eux afin de justifier de leur vote sur une ressource dont l’objet est de définir le mot marketing.

[…]

A. Ce qui me gêne dans cette définition, c’est l’utilisation exclusive du mot « entreprise », et non de la notion d’organisation.

B.  Mais l’organisme * [le locuteur fait référence à l’organisme qui a publié initialement la définition discutée] est officiel c’est pourquoi j’ai voté pour qu’elle soit publiée.

C. -> B. En disant cela, tu dis donc être d’accord avec cette nouvelle définition.  A savoir pour une entreprise qu’importe les moyens seul le résultat compte. Créons systématiquement de nouveaux besoins pour alimenter les ventes donc la croissance et continuons bien dans THE modèle de société de consommation mis en place depuis ….euh…. ? et qui donne les résultats économico-environnement-sociétaux qui nous vont si bien actuellement.**

 D. Cette définition ne me va pas…et surtout, le passage…en adaptant, « le cas échéant », sa production aux besoins du consommateur ».. Cela voudrait il dire que l’entreprise peut passer outre l’observation et l’analyse des besoins des consommateurs ? Si c’est le cas il va falloir reprendre les principes mêmes du marketing et les ouvrages scolaires. Mais peut être que c’est moi qui ne veut pas admettre que les entreprises nous manipulent par leur marketing au point où le consommateur en est réduit aux premières lettres… c’est vrai que dans consommateur il y a… Manipulation, lobbying…***

* La réponse apportée par le locuteur B n’est pas en relation avec le message précédent. Utiliser une implicature de relation lui sert de justification pour expliquer pour quelle raison il a voté positivement pour une ressource qui ne fait pas l’unanimité.

** Dans ce tour de dialogue, le locuteur utilise une implicature de qualité puis de quantité afin de faire comprendre qu’il pense le contraire de ce qu’il écrit.

*** Les implicatures de quantité « le consommateur en est réduit au premières lettres » et de qualité « c’est vrai que dans consommateur il y a… Manipulation, lobbying » sont utilisées par le locuteur D dans le but afin de faire entendre aux autres locuteurs toute l’ironie contenue dans ses propos.

Dans ce dialogue, tous les locuteurs sauf un (B) mettent en avant un point de vue sur le marketing assez semblable. Les locuteurs ont utilisé des implicatures en lieu et place d’une véritable argumentation. Les arguments de B n’ont pas été repris et ont été ignorés par les autres locuteurs. Pourtant, cette discussion a cristallisé les connaissances du groupe autour d’une certaine idée de ce qu’est le marketing.

Identifier les implicatures utilisées par les locuteurs dans ce cours extrait de dialogue a mis en évidence, qu’au delà des mots, le cœur du fil de discussion dépasse largement l’objet initial du dialogue et est centré sur la critique de notre système économique.

Bibliographie

Grice, H.P. (1975). Logic and conversation. In P. Cole & J.L. Morgan (eds.), Syntax and Semantics n° 3: Speech.4cls. New York: Academic, p. 41-58.

Moeschler, J. (2001). Pragmatique : Etat de l’art et perspectives. Marges linguistiques. n°1.

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Cette entrée a été publiée le 25 mai 2013 par dans Articles, Méthodologie.
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