Isabelle Quentin

Usages, numérique, éducation, réseaux d'enseignants, MOOC

Digital Native et Homo Zapiens : une légende urbaine ?

Cet article est directement inspiré d’un texte publié récemment (2013) par Kirschner et Merriënboer. Dans ce texte, les auteurs reprennent plusieurs idées (qu’ils appellent des légendes urbaines) largement répandues dans la sphère éducative (et ailleurs).

evolução

La première de ces légendes concerne les habiletés supposées des Digital Natives et des Homo Zapiens.

Les plus jeunes d’entre nous ont en commun d’être nés à une époque où les outils numériques ont envahi les foyers (au moins pour les pays développés). Ainsi, ils seraient des Digital Natives. Ce terme a été  inventé par Prensky en 2001 après avoir observé  un groupe de jeunes gens utilisant des outils et des services numériques. Faisant l’hypothèse que tous les jeunes gens se ressemblent, Prensky  a conclu à partir de son observation que l’utilisation répétitive des outils et services numériques dès le plus jeune âge permettaient aux humains de prendre du recul pour mieux comprendre ce qu’ils faisaient avec la technologie.

Le terme Homo Zapiens a été inventé par Veen et Vrakling (2006) pour désigner une nouvelle génération d’humains qui seraient capables d’apprendre de façon radicalement différente de leurs ainés parce que nés à l’ère du numérique.. Pour eux, les jeunes seraient capables de construire leurs connaissances de façon autonome, ils posséderaient les compétences méta-cognitives nécessaires pour apprendre en réseau, pour s’auto-organiser et résoudre des problèmes de manière collective.

Voilà pour la légende.

Little-John & Vojt (2011) ont montré que les étudiants actuels utilisent finalement peu d’outils numériques. Ils se focalisent sur ceux qui sont largement proposés sur les terminaux mobiles (Google, Wikipedia). Ils ne semblent donc pas être à la recherche (ou parvenir à le faire) de l’outil le plus pertinent pour eux, face à la situation particulière qu’ils sont en train de vivre . Ils semblent se contenter du plus accessible.

D’autres recherches (Bullen, Morgan, Belfer, & Qayyum, 2008; Ebner, Schiefner, & Nagler, 2008; Kennedy et al., 2007; Kvavik, 2005) menés dans plusieurs pays développés montrent que la jeune génération n’a pas une connaissance profonde des technologies. La plupart d’entre eux ne connaissent pas les fonctionnalités avancées dont ils pourraient avoir besoin. Les résultats de ces différentes recherches concordent et montrent que la présence des technologies n’a pas amélioré les capacités à trouver, trier et sélectionner les informations de leurs jeunes utilisateurs. Ils passent d’une information à une autre sans forcément donner du sens à l’ensemble. Finalement, ces chercheurs s’accordent sur le fait que les compétences nécessaires pour apprendre à utiliser avec recul les technologies ne sont pas innées et doivent donc être apprises et enseignées.

Le second aspect de cette première légende réside dans la prétendue capacité  des jeunes gens à être multitâches. La fréquente utilisation de différentes technologies en simultané aurait modifié les cerveaux des jeunes qui se seraient adaptés. Contrairement à leurs ainés, les jeunes seraient capables de faire plusieurs choses à la fois (et de le faire bien). Ainsi, les jeunes plus que les adultes pourraient associer plusieurs projets différents pour trouver une solution totalement nouvelle.

En réalité, le cerveau humain ne sait pas réaliser plusieurs tâches en même temps. Il passe d’une tâche à l’autre, sauf dans le cas où les tâches sont réalisées de façon totalement automatiques (Herman, Mirelman, Giladi, Schweiger,&Hausdorff, 2011).

Lorsqu’un individu souhaite réaliser plusieurs tâches de façon simultanée, on observe un goulot d’étranglement cognitif qui limite la performance dans l’exécution des tâches. Finalement, les tâches sont traitées  les unes après les autres, même si les séquences peuvent être très brèves, Brumby and Salvucci (2006). Les jeunes générations ont sans doute acquis la capacité à passer rapidement d’une tâche à l’autre mais cela ne signifie pas pour autant que ce soit un avantage pour eux ou que cela facilite leurs apprentissages. Mener des activités en simultané n’est pas un gage de rapidité (cela ralentirait plutôt la réalisation de l’ensemble des tâches) ni de performance (cela peut engendrer des erreurs ou des oublis).

Finalement, l’école a sans doute un rôle important à jouer pour aider les jeunes à dépasser le stade de l’utilisation basique et immédiate des objets numériques. Déconstruire la légende des Digital Natives et des homo Zapiens permet aussi de repositionner le débat sur les TIC à l’école. Les enseignants ne sont pas forcément en décalage avec leurs élèves si l’on considère que les Digital Natives n’existent pas. L’utilisation raisonnée d’objets numériques n’est pas innée mais peut (doit) faire l’objet d’apprentissages dans la sphère scolaire.

Référence :

Kirschner, P.A &  Van Merriënboer J.JC (2013) Do Learners Really Know Best? Urban Legends in Education, Educational Psychologist, 48:3, 169-183, DOI: 10.1080/00461520.2013.804395

Un commentaire sur “Digital Native et Homo Zapiens : une légende urbaine ?

  1. Sylvain Nugues
    7 juin 2016

    A reblogué ceci sur éducationveille.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 7 juin 2016 par dans Articles.
%d blogueurs aiment cette page :